#humansofpandemics, mars 2021. J’ai une fille, elle a 9 ans.

Je la vois s’évader dans des mondes meilleurs sur lesquels elle a prise. Elle n’a pas eu accès aux écrans jusqu’à cette année. Ma fille ne pense même plus tant que ça au dehors. Dehors, à part au parc, c’est compliqué.

Il y a les films qui montrent la vie telle que nous la connaissions, et il y a le double réel. La partie racontée, qui ne correspond pas à ce que je vois et l’autre, tangible, avec effets, dans laquelle le conte nous plonge comme autant de personnages virtuels malgré nos corps physiques. Je m’attends aux fictions filmées avec masques, aux pubs dans la rue avec masques, pour que ce soit raccord. Déjà, dans les journaux, sur les sites d’infos, on reconnaît tout le monde sous les rectangles bleus, le surréalisme n’imprègne plus tant que ça les photos de groupe, et c’était lunaire de voir deux politiciens, en-masqués dans leur bureau de campagne, se réjouir devant les caméras de l’aboutissement de l’initiative pour l’interdiction de se dissimuler le visage.

La dernière fois que j’ai regardé le JT national en replay, j’ai assisté au déploiement d’un tissu troué de partout, dont la fonction était de couvrir pudiquement la nudité des autorités. Une suite de mignonnes histoires, narrées sur ce ton qu’emploient certains adultes pour s’adresser aux enfants en bas âge. Premier sujet, en ouverture, la gare de Lausanne déserte pour cause de travaux. Un quidam, son masque, son sachet en plastique accroché au coude, venu jeter un oeil parce que quand même, c’est pas tous les jours. Puis on est passé à la visite du Pape je ne sais plus où, à Gaza peut-être.

Secte. Culte. Ce sont les mots qui me sont venus à l’esprit. J’avais songé à Brazil de Terry Gilliam.

A la fin des trente minutes malaisantes et grotesques, je m’étais servi un whisky avec le sentiment diffus d’avoir été envoyé au lit sans manger, plaignant la journaliste chargée d’aligner le bullshit avec un sourire figé. J’avais repensé au père taiseux d’un ami. Un soir qu’il avait bu, nous étions restés sur la terrasse avec lui. Quand il s’était mis à parler, ça nous avait fait bizarre, c’était inhabituel et nous ne savions pas comment décoller sans le vexer. Son regard bleu d’ordinaire robotique s’était voilé, d’une voix de spectre à l’accent d’un pays d’Europe de l’est, il était revenu sur les dernières heures, en particulier sur les derniers journaux télévisés avant que tout parte en vrille. Il avait dit : jusqu’à la dernière minute, sur toutes les chaînes, et il n’y en avait pas beaucoup, c’était au pays de Oui-Oui, et puis la mire a envahi l’écran pendant plusieurs jours. Pas beaucoup de chaînes, je ne sais pas combien ça fait. Ici nous en avons deux, qui sont en fait la même, c’est donc moins que peu. Si les deux situations ne sont pas comparables, il y a des constantes, des signaux qui restent les mêmes à chaque fois que dans la stupeur, nous passons d’une ère à une autre sous l’influence d’un évènement catalyseur. Quand nous vivons ce genre de séquence, les infos deviennent un spectacle encore plus étrange qu’à l’accoutumée, aux confins du comique. Un comique sous psychotropes, avec des sourires remplis de dents taillées en pointes, des tambours de machine à laver à la place des yeux, aspirant tout vers le néant. Il ne suffisait pas d’avoir lu Philip K. Dick, Arthur C. Clarke, Orwell, Alexandre Zinoviev et les autres, encore fallait-il les avoir entendu.

Quand la presse et les journaux télévisés en sont là, le culte est déjà en place. La menace de la catastrophe planant sur les têtes, la répétition des ablutions, les rituels effectués jusqu’à en devenir des tocs, les doutes et les questionnements repoussés avec les gros yeux à papa, la suspicion de dissidence. La grand messe du mercredi, le Conseil, les fidèles suspendus aux bouches des guides suprêmes, l’isolement au milieu des autres, la dissonance entre le narratif et le réel perçu par les sens, de quoi sont-ce les attributs, sinon d’un culte ?

Pour ma fille, la vie est devenue un truc un peu nul, «fermouvert» et au trois quarts vide comme un supermarché d’ex-URSS. Culte. Pour un enfant d’ici, le quotidien est à présent composé d’une somme de choses qui ne se font pas, d’interdictions intégrées, qui le conditionnent déjà à se faire bien plat.

En ville, elle me challenge. Cap ou pas cap d’hurler un truc absurde dans la rue, elle adore. Ses yeux brillent, elle trouve ça dingue. Elle se remémore qu’il est possible de faire un pas de côté si l’on en a envie, que le regard des autres on s’en fout, parce que ça ne compte pas tant que ça du moment qu’on ne fait de mal à personne. Que les apparences sont trompeuses, que la pulsion du bonheur et de la légèreté est grande chez les passants qui sourient sous leurs masques. Une fois rassurée, elle finit par crier des bêtises à son tour, c’est le but mais je dois me lancer d’abord, comme le goûteur des plats portés à la reine. Je le vois bien, elle, si ouverte, si curieuse, pleine de joie, adopte trop souvent un air grave qui n’est pas de son âge, celui des adultes sans rêves, des ascètes de la joie aux plaisirs menus.

Sur le site de la télévision nationale on convoque la beauté, sous les traits d’une jeune femme souriante, pour nous expliquer dans une vidéo bien faite, au cas où certains n’avaient pas entendu, que le vaccin et le QRcode sont les outils de la liberté. Pour le vaccin, on a encore le droit d’émettre des doutes, d’attendre d’être sûr du produit et de débattre ouvertement de sa nécessité, de disposer de son corps et de ses propres décisions prises en conscience (ou non?). En commençant à pousser à la vaccination des enfants, le risque est grand que nous allions droit au clash, et que celles et ceux qu’on n’a pas entendu jusqu’ici réagissent avec grand bruit. Quant au QRcode et au passeport du ghetto de Varsovie, la bonne nouvelle c’est que tout le monde a entendu, et que des millions de personnes pensent l’inverse.

Michael Ronsky