#humansofpandemics. 20.03.2020. Le 20 mars, alors que je sortais de chez moi, mes yeux ont été attirés par une lettre placardée dans le hall d’entrée de mon immeuble du centre-ville de Lausanne. Je m’arrête pour la lire : il s’agit d’une lettre anonyme adressée à un voisin, mais affichée aux yeux de tous. J’habite depuis trois ans dans cet appartement et je n’avais encore jamais vu le mur du hall se transformer en affichage public. Nous sommes principalement de jeunes travailleurs et quelques retraités, il n’y a pas de famille dans l’immeuble et peu de liens se sont tissés entre nous.

Le texte critique « l’égoïsme crasse » d’un autre voisin ayant invité « des amis » sur sa terrasse le soir d’avant, soit en pleine pandémie. La lettre n’inclut pas de salutation et commence directement comme ceci : « Hier soir, pendant que vous organisiez une petite soirée avec vos amis chez vous, le personnel des hôpitaux se prépare à une crise sans précédent. Le personnel des supermarchés travaille comme des dingues pour remplir les rayons. […] De votre côté, vous vous réunissez à plusieurs dans votre appartement durant toute une soirée. Le virus se transmet exactement dans ce type de situation. ». S’en suit une petite explication sur comment le virus se transmet, une question rhétorique qui somme tout un chacun de rester à domicile sans y recevoir d’amis et le voisin visé est finalement prié de bien vouloir réfléchir à la portée de ses actes.

En lisant la lettre, je suis plutôt étonnée, car j’avais moi-même aperçu cette réunion dans le jardin le mardi en question et cela ne m’avait pas paru déplacé. Il est plutôt agréable de voir que les personnes ayant le privilège d’avoir un jardin l’utilisent et le partagent dans de telles circonstances.

Vous l’imaginez sûrement, un tel lynchage public ne peut rester lettre morte… 

Le lendemain, un commentaire rapide était écrit au stylo sous la lettre : le voisin incriminé donnait son numéro de téléphone et invitait l’auteur de la lettre à prendre contact avec lui. Le jour d’après, une lettre imprimée, glissée dans les boîtes aux lettres, était distribuée à chacun des locataires de l’immeuble. 

Cette deuxième lettre est plus polie que la première, elle commence par des formules de politesse et elle est signée. En voici quelques extraits : « Pour donner suite au message « courageux » affiché dans le hall de manière anonyme […] je me permets de vous écrire ces quelques lignes. Je vous prie de bien vouloir m’excuser, si j’ai pu heurter certains d’entre vous mais je tiens néanmoins à dissiper tout malentendu. […] Il est vrai que 5 personnes au total se sont retrouvées dans mon jardin mardi dernier. […] Parmi les personnes présentes, deux se trouvaient être des propriétaires de salons de coiffure qui venaient de mettre 20 personnes au chômage sans savoir s’ils pourront éviter la faillite. Une autre personne présente travaille pour une association venant en aide aux toxicomanes et fait face à de nombreuses difficultés. […] Alors oui j’en conviens que cette réunion afin de réconforter ces gens peut prêter à discussion mais votre jugement inquisitoire et anonyme est simplement lâche. Il est visiblement plus aisé de se cacher derrière un ordinateur, de juger anonymement que de venir discuter et expliquer votre mécontentement de manière responsable et mature […]. ». La lettre se termine en nous invitant tous à un apéritif dans son jardin une fois la crise passée, et son auteur redonne son numéro au cas où quelqu’un voudrait le contacter.

Je ne sais pas si les deux protagonistes se sont expliqués par la suite, ni qui est l’auteur de cette lettre anonyme. Qui sait ? Peut-être que l’information fuitera à la prochaine fête des voisins… Mais quelques jours plus tard, une nouvelle lettre se trouvait placardée à cet endroit. Elle venait d’un voisin proposant aux personnes âgées de l’immeuble de faire leurs courses. Ce message a été accueilli d’une toute autre manière, certains locataires enjoués à l’idée de proposer leur aide ayant même ajouté leurs coordonnées directement dessus pour indiquer qu’ils étaient également disponibles. De la délation à l’entraide, le mur du hall de l’immeuble, transformé en affichage public, aura donc rempli des fonctions bien différentes pendant cette période de confinement.

Claire Meige

Ce témoignage nous a été partagé par le site Co-vies20