#humansofpandemics. En mars 2020, il y a eu le semi-confinement, pour tout le monde en Suisse. Chacun l’a vécu comme il pouvait : heureux, malheureux, dans la peur ou dans la confiance ; tous dans l’incertitude.

Je veux vous parler de Natacha. Elle a 63 ans et vit depuis 2007 dans un foyer. Elle se déplace en chaise roulante électrique, a de la peine à diriger les mouvements de ses bras ; son élocution est difficile, mais dans sa tête, les idées sont vives. Elle a, comme tout le monde, vécu le semi-confinement depuis le 13 mars ; ou plutôt non ! C’est un confinement complet qu’elle a vécu : ne pas sortir de l’institution, ne pas sortir de sa chambre, seulement pour les repas dans la salle commune, à six plutôt qu’à douze résidents. Le lot de beaucoup d’entre nous, en plus strict. « Ça allait plus ou moins » dit Natacha. Facebook a offert une fenêtre sur l’extérieur, mais c’est aussi un monde envahissant, un monde parfois malsain. En mai, le déconfinement a commencé, mais pour les personnes en institution comme elle, le canton de Vaud a maintenu leur confinement jusqu’à début juin.

Natacha est amoureuse et son ami vit dans une autre ville qu’elle. Bien sûr, comme d’autres pendant le confinement, ils n’ont pas pu se voir. Juste en mai, pour l’anniversaire de Natacha, ils se sont vus un petit moment avec une table d’1m.50 entre les deux. « Ça allait encore » se souvient Natacha.

Ça allait, il fallait bien « faire aller », mais par dessous le séisme se préparait…

En juin, les institutions ont eu le droit de se déconfiner à leur tour. Natacha est partie pour quelques jours chez son ami. Joie des retrouvailles, du retour à une vie plus normale. Mais la blessure de la longue séparation est vive. Natacha demande à son ami si elle pourrait venir vivre avec lui ; il lui répond que ce n’est pas possible.

Son ami doit s’absenter pour se rendre à un rendez-vous de dentiste. Encore une séparation, une de plus, celle de trop : « J’ai eu un trop plein, j’ai été envahie par la peur de ne plus le revoir pendant très longtemps » se souvient-elle ;  et tout a basculé : « C’est comme si 63 années de ma vie se cassaient la figure » raconte Natacha. Les médecins appellent ça une décompensation. Elle, elle en dit : « C’est comme si j’avais fait toutes les crises en même temps : la crise de l’adolescence, la crise de la quarantaine, celle de la femme bientôt en âge de la retraite… » Et elle a eu peur des idées de suicide qui rodaient autour d’elle.

La suite du mois de juin, elle ne s’en souvient pas bien. Elle a été prise en charge en psychiatrie, dans son institution. Ses proches ont eu peur pour elle, ils lui raconteront qu’elle a eu des hallucinations. Elle pouvait rester des jours figée dans son lit. « J’étais tellement effondrée que j’ai douté de Dieu, de sa présence, de son amour. Malgré ça, j’avais envie de vivre, envie de retrouver mon ami ; s’il n’avait pas été là, je n’aurais pas eu le courage de me relever. »

Natacha aime beaucoup la danse classique. Elle en a fait un peu quand elle était enfant. Quand elle pense au Royaume de Dieu, elle le voit comme un endroit où elle est danseuse. Et dans la torpeur de la décompensation, la petite danseuse est venue l’aider : Natacha a bougé un doigt, puis deux, puis la main et le bras. Et ça a été comme une résurrection : « La danseuse m’a réappris le mouvement, alors que j’étais dans un état léthargique. C’était un appel à la vie qui me dépassait. Ça c’est passé « au-dessus » de moi-même, mais j’y ai collaboré ». Puis jour après jour, l’évolution s’est faite : le mouvement est revenu dans le corps, et aussi la conscience d’être là et entourée.

Elle dit avoir vécu Vendredi-Saint et la résurrection : « L’Amour de Dieu a été toujours là, mais je ne voulais pas le reconnaître, parce que j’étais fâchée d’être tombée si bas. Mais Dieu était déjà à l’œuvre en moi, même si moi je ne le reconnaissais pas. Dès que j’ai reconnu que Dieu était là à l’œuvre, je me suis dite que c’est lui qui est à l’origine de ce que je suis. Ça a tout changé pour moi dans le processus de résurrection. Mais si je n’avais pas contribué à cette renaissance, Dieu n’aurait pas pu.»

Tout n’est pourtant pas facile, tout n’est pas linéaire. Les mouvements restent difficiles, elle manque encore de concentration ; les moments où elle doit quitter son ami après une visite restent délicats. Octobre et novembre ont eu leur lot de lourdeurs, les idées suicidaires ont refait surface : « la résurrection est intrinsèquement liée à la mort. » dit-elle, en l’ayant compris de l’intérieur. « Il faut savoir se faire aider  pour aller plus loin dans le travail» assure-t-elle.

« Avant ce mois de juin, je n’avais pas fait le deuil de ma toute puissance. Je crois que maintenant je l’ai fait. Cela m’amène à me sentir créature de Dieu. C’est plus réaliste d’accepter qu’on est des êtres finis. Ça me pousse à être dans le pardon et ça me permet d’être plus positive. Je suis plus à ma juste place, je me sens plus compréhensive par rapport aux autres ; plus dans l’ici et le maintenant, aussi. »

La vie est là, la vie est la plus forte, Natacha veut en témoigner ! « Mais même si la vie est là, il y a toujours des petites traces de mort » ajoute-t-elle. Il y a sur son chemin beaucoup de joie, mais aussi beaucoup de souffrance et d’espérance.

Aujourd’hui Natacha veut continuer à se reconstruire, pour retrouver une pensée qui se disperse moins, une pensée fluide et sereine. « Vivre un jour à la fois. Se reconstruire, un jour après l’autre », c’est aujourd’hui la devise de Natacha ; soutenue par une Joie et un Amour qui la dépassent.

Isabelle Reust-Bovard