Journal de bord

Au printemps 2020, les gouvernements de nombreux pays tentent de freiner l’expansion de la pandémie en prenant la décision d’interdire les activités et les espaces qu’ils jugent « non-essentiels ». Ils sélectionnent ainsi les membres de la communauté qui perdront temporairement leur fonction au sein de la collectivité. De nombreux mondes se retrouvent ainsi bouleversés ; la culture, l’esthétique, la restauration, le sport, les loisirs et l’hôtellerie sont particulièrement touchés par cette épreuve de relégation.

(Non) essentiel

un monde divisé, des identités entravées

Peut-on encore exister au-delà de la pandémie ?

Une fracture symbolique s’est créée. Tandis que les applaudissements résonnent de façon quotidienne aux balcons pour féliciter tous les « essentiels » qui sont envoyés, souvent malgré eux, sur le front sanitaire, celles et ceux qui se trouvent de l’autre côté de la frontière de « l’essentialité » se voient privés de leur rôle. Etre désigné comme « non-essentiel » ou « secondaire » est une expérience de déclassement particulièrement douloureuse. Pendant ce temps, le reste de la population, confinée ou semi-confinée, expérimente une existence appauvrie, une existence uniquement basée sur ce qui a été jugé « vital » par les autorités.

Description du projet

Notre réflexion porte sur ce que signifient les termes « essentiel » et « non-essentiel ». Le sens des mots que les personnes utilisent pour interpréter leur expérience et le monde qui les entoure est un axe de recherche complexe qui donne accès, en partie tout au moins, à la manière dont ils construisent leur réalité. Le langage n’est pas figé et évolue en fonction des pratiques sociales et des imaginaires politiques. C’est pour cela qu’il représente une source précieuse pour toute enquête sur les phénomènes sociaux.

Cette page est un espace de travail qui vous permettra de suivre l’avancée de notre enquête ainsi que la création du film qui l’accompagne. Vous pourrez accéder à notre méthodologie, aux données récoltées et à leur analyse ainsi qu’à nos impressions, doutes et intérêts personnels. Se déploiera ainsi sous vos yeux le « journal de bord » d’une enquête anthropologique construit selon un travail réflexif.

1. Genèse de la recherche : la Grounded Theory

Cette recherche a commencé par la récolte de témoignage sur les expériences vécues depuis le début de la pandémie pour notre page La foule. Cette immersion mosaïque visait à inclure tous les membres du corps social, tous les discours, sans distinction. Nous ne savions pas encore quelle tournure allait prendre notre enquête. Nous avancions sans cadre préétabli, attendant qu’une problématique émerge du terrain. C’est cette avancée un peu hésitante, pas à pas avec les acteurs de la vie sociale, que les sciences sociales appellent la Grounded Theory.

Contrairement à d’autres méthodologies qui invitent le chercheur à se renseigner au préalable, à maîtriser les concepts de sa future étude et à élaborer une problématique en amont, la Grounded Theory propose l’inverse. L’anthropologue se plonge, avec ses maladresses et son ignorance, dans des univers qui ne lui sont pas familiers.  

2. Une problématique émerge du terrain

Après deux mois à effectuer différents entretiens, souvent marqués par la lassitude de nos enquêtés, agacés de devoir parler du Covid, la « magie du terrain » opère enfin. Angelo, que nous filmons au hasard d’une rencontre, se démarque dans un échange atypique, engagé et passionné. C’est le premier intervenant qui mentionne explicitement la question de « l’essentiel »; la flamme qui anime Angelo est communicative, les émotions sont palpables.

Je jubilais, sans savoir exactement pourquoi. Le soir même, j’écrivais un mail à Laurence pour lui faire part de mon enthousiasme ! J’avais la sensation que nous avions une piste.

Ariane Mérillat

Voici l’histoire de cette rencontre : Angelo est un chorégraphe qui a croisé le chemin de notre collaborateur technique, Bastien, lors d’un spectacle de danse qui a dû être réalisé en streaming en raison de la situation sanitaire. Quand ce dernier lui a parlé de notre étude, Angelo s’est montré intéressé. Ariane est alors partie, caméra en main, à la rencontre de son univers. Alors qu’elle pensait que la discussion allait se centrer sur la manière dont les acteurs culturels doivent se « réinventer » sur une scène « sans public », elle découvre une autre partie de la vie d’Angelo : son implication dans un projet culturel impliquant des jeunes de la région, Ghetto Jam. Angelo parle avec affection de ces jeunes tourmentés par des situations personnelles souvent difficiles, des expériences de vie intenses et la perte des liens sociaux générée par une crise sanitaire qui promeut la distance. Alors qu’un tournage dure en moyenne une trentaine de minutes, Angelo et Ariane discutent deux heures durant face à la caméra. Découvrez quelques extraits de ce tournage :

Il est très beau cet entretien. Il tourne autour de la «brutalité» d’avoir être (dé)considéré comme non essentiel. Il oppose à l’essentiel tel qu’il est défini par l’économie et défendu par l’Etat, avec le symbole du Black Friday et du rêve américain, un essentiel alternatif: celui de la culture et d’une jeunesse qui ne veut plus du même monde. On sent qu’Angelo s’est donné une véritable mission auprès de « ses » jeunes. Très beau portrait. En plus ces décors sont complètement énigmatiques…

Laurence Kaufmann

3. Une insulte ?

Cette première rencontre avec « l’essentialité » nous a rapidement amenées à dégager certaines réflexions. Quels outils conceptuels allaient pouvoir nous aider à comprendre la colère d’Angelo ? Notre première piste a été celle de l’insulte. Etre « non-essentiel », nous dit en substance Angelo, cela veut dire « tu ne sers à rien ». Le terme « non-essentiel » qui était entré dans notre langage quotidien pouvait-il être perçu comme une dégradation, une injure par une partie de la population ?

Un des principes de la Grounded Theory est de trouver suffisamment de similitudes entre les témoignages, suffisamment de convergences entre les observations du terrain pour pouvoir en déduire une problématique. Ici, l’expérience a été quelque peu différente. Par sa vivacité et son indignation, Angelo s’est clairement démarqué des échanges un peu forcés sur la situation sanitaire. Suite à cet entretien, nous nous sommes posé la question suivante. Aborder la pandémie par la question de « l’essentialité » serait-il à même de susciter l’intérêt plus marqué du public, un public jusqu’alors exténué ou indifférent ? Afin de répondre à cette question, nous avons fait un nouvel appel aux témoignages sur les réseaux sociaux. Le résultat ne s’est pas fait attendre. Alors que les propositions d’entretiens sur l’expérience du covid rencontraient peu de succès, le thème « Essentiel » vs « Non-essentiel » provoqua de nombreuses réactions. Rapidement, nous avons pu mener un entretien avec une employée de magasin et une maman de jour dont voici les témoignages :

Émilie, employée d’un magasin :

Allez vas-y s’il te plaît, tu me laisses passer avec un 2ème paquet de papier toilette?


Interprétation : Bénédicte Hamsler Denogent 

Amanda, maman de jour :

LES MAMANS DE JOUR, JUSQUE-LÀ ON ÉTAIT FRANCHEMENT DES « COUILLONNES »


Interprétation : Alexia Hebrard 

4. Définition de la problématique

Tout comme Angelo, les femmes qui ont témoigné expriment la colère, l’incompréhension et le sentiment d’injustice et d’incohérence qu’ont suscité les mesures sanitaires. Dans ces conditions, quelle est la valeur de leur travail ? Comment s’occuper d’un jeune, d’un enfant, d’un client dans un fatras de règles qui entravent le cours habituel des choses ? Ces sentiments d’injustice et de non-reconnaissance sont le point de départ de notre enquête – une enquête qui continuera d’être alimentée au fil des semaines.

5. La reconnaissance

Les témoignages recueillis nous ont donné l’envie de persévérer. Nous devions continuer d’enquêter sur les répercussions que la vision officielle de « l’essentiel » avait eu pour une grande partie de la population. Rapidement, un nouveau concept a émergé, propre à nous accompagner dans notre cheminement : la reconnaissance. La reconnaissance est la véritable antithèse de l’insulte. Etre reconnu par autrui comme une personne de valeur, comme un être unique et irremplaçable est essentiel à notre identité. Que ce soit dans le cadre privé ou dans la vie professionnelle, ce sentiment – celui d’avoir de la valeur aux yeux d’autrui – est une source d’épanouissement individuel et collectif. Selon Axel Honneth, un philosophe contemporain, la reconnaissance est même primordiale pour le bon fonctionnement de la société. Le manque de reconnaissance est l’une des causes majeures des conflits sociaux et même des révolutions.